Durant le week-end des 23 et 24 janvier 2015, l’équipe de l’observatoire de la Centrale de l’Emploi a participé aux portes ouvertes des Compagnons du Devoir, association située en plein cœur de Bruxelles. Que ressort-il de vos rencontres avec des jeunes visiteurs et des jeunes déjà en parcours de formation chez eux ?  Pour commencer, pouvez-vous nous dire de quoi s’agit-il exactement ?

Nous sommes allés aux portes ouvertes de l’association des Compagnons du Devoir qui se déroulaient le week-end des 23 et 24 janvier 2016 afin d’aller à la rencontre tant des apprentis, des Compagnons formateurs et des jeunes venus se renseigner seuls ou avec leurs parents sur ce type d’apprentissage et les métiers auxquels ils se préparent. Sur les 60 visiteurs présents, nous avons reçu les questionnaires complétés d’une trentaine d’entre eux, tous profils confondus. Nous partageons dans cet article les pistes de réflexion qui ressortent de nos discussions et de notre mini-sondage.

L’association des Compagnons du Devoir[1] est une des composantes du triptyque compagnonnique français avec l’Union compagnonnique, l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, et la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment. Ils sont les héritiers des mouvements du compagnonnage, nés à l’époque des grands chantiers du Moyen-Âge, lorsque s’édifiaient les cathédrales (vers le XIIe siècle), voire bien avant.

Ce mouvement assure à des jeunes gens, à partir de l’âge de 15 ans, une formation à des métiers traditionnels, basée sur l’apprentissage, la vie en communauté et le voyage appelé Tour de France. Les missions des Compagnons du Devoir sont de former et d’accueillir les jeunes à différents métiers et leur proposer un perfectionnement par le biais du Tour de France. Pour devenir Compagnon du Devoir, il faut préalablement devenir Affilié ou Aspirant, en réalisant un travail d’adoption (en tant qu’apprenti, ou itinérant) qui est ensuite examiné par la corporation du métier, et la communauté (aspirants et compagnons). Cette première pièce permet, si elle convient et que la communauté est d’avis favorable, d’accéder à l’Affiliation ou à l’adoption.

Les Compagnons du Devoir proposent une formation gratuite en alternance dans 6 filières/métiers : – Métiers du bâtiment – Métiers de l’industrie-métallurgie – Métiers des matériaux souples – Métiers de l’aménagement et de la finition des bâtiments – Métiers du goût – Métiers du vivant.

 Très bien mais est-ce encore utile à l’heure d’aujourd’hui ?  

Oui car comme ils le disent très bien quand vous rencontrez les Compagnons, les métiers d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux d’hier…

Par exemple, savez-vous que le forgeron travaille essentiellement en bureau d’étude ? Que le chaudronnier ne fabrique plus de chaudrons tels qu’on les imagine ? Que la célèbre tente Quechua[2] est l’œuvre d’un sellier ?

Se former chez les Compagnons du Devoir, c’est avant tout apprendre un métier :

  • en alternant un enseignement théorique et une formation pratique en entreprise ;
  • en voyageant grâce au Tour de France ;
  • en partageant des expériences et des moments de vie en communauté dans les maisons de Compagnons.

La spécificité de ces formations est la transmission des connaissances grâce aux femmes et hommes de métier…

L’envie et la motivation constituent la clé d’entrée chez les Compagnons du Devoir, et cela quel que soit votre parcours (scolaire, personnel, …)[3].

Bien et donc quelles sont les spécificités de cette association qui attirent et pourquoi d’après vous ?

Nous avons questionné les 8 dimensions suivantes spécifiques aux Compagnons du Devoir afin de déterminer leur importance dans le choix de ce type de formation. Il s’agit de :

  • l’acquisition d’une expertise dans un métier qui m’intéresse,
  • la garantie de trouver du travail au terme de la formation,
  • d’intégrer et participer à une vie en communauté,
  • de sortir du cadre scolaire « classique »,
  • d’être intégré dans un lieu de partage et de transmission du savoir,
  • des rituels et symboles propres aux Compagnons du Devoir,
  • des voyages proposés par le tour de France,
  • de rencontrer d’autres personnes qui partagent mes intérêts.

Nous avons constaté que tant parmi les visiteurs des portes ouvertes que parmi les jeunes déjà apprentis et Compagnons, ces valeurs sont autant un facteur incitatif pour venir, se renseigner et s’inscrire que pour poursuivre leur formation une fois dans l’enceinte de la maison.

C’est l’ensemble de ces spécificités qui visiblement est déterminant dans le choix opéré et dans la valorisation de ce choix par le milieu familial. La réputation d’excellence est un élément très important également pour ceux qui connaissent cette association.

Petit bémol, elle est très peu connue en Belgique à l’heure d’aujourd’hui, même si cela va en s’améliorant.

Concernant ces jeunes venus se renseigner et visiblement intéressés par un autre type de parcours d’apprentissage, pourriez-vous nous donner quelques pistes sur les raisons de ce choix et ce qui les a poussés à choisir des filières plus manuelles ?

Il y a différentes raisons évoquées mais aussi un constat de fond chez la plupart d’entre eux concernant leur sentiment négatif quant à leur parcours scolaire « standard ». Ceci peut en partie expliquer leur volonté de trouver un système de formation alternatif.

D’autres éléments viennent se greffer à cela. En effet, certains ont subi de nombreux échecs et au final se tournent vers ce type d’apprentissage. D’autres viennent directement vers ce type d’apprentissage et ce malgré un parcours scolaire qu’ils qualifient de positif dans le résultat mais ne leur plaisant pas en terme de pédagogie ou ne permettant pas d’accéder aux métiers dans lesquels ils souhaitent évoluer et s’épanouir humainement et professionnellement.

D’après ce que je sais, il y a encore quelques années, les associations des Compagnons du Devoir ne logeaient que des garçons ? Cela a changé depuis…  mais qu’en est-il de la gente féminine dans ce genre de filière ?

En effet, bien que l’institution soit depuis plusieurs années ouvertes à la gente féminine, le constat est qu’il n’y a malgré tout qu’une faible présence de jeunes filles. Cela s’explique bien entendu et notamment par le fait que ces métiers sont visiblement encore trop « genrés », du moins en Belgique.

En effet, d’après les échanges que nous avons eus avec de jeunes françaises présentes à ces portes-ouvertes, il semblerait que la France soit plus en avance que nous en matière de déconstruction des clichés sur les métiers dits « masculins »… Un exemple à suivre ou à poursuivre s’il en est…

Où sont situés les Compagnons du Devoir ?

Ils sont situés en plein cœur de Bruxelles et les apprentis résident d’ailleurs dans les locaux bruxellois de la rue T’kint. Cependant, il est intéressant de souligner qu’ils sont fort peu connus par le grand public mais que les personnes qui viennent aux portes ouvertes viennent vers eux grâce à leur réputation de maîtrise et de compétences professionnelles reconnues et appréciées.

La question des valeurs expliquée plus avant est, comme nous l’avons vu, un élément souligné par les personnes interrogées et fait partie de leurs choix.

Ensuite, une fois formé, le principe de faire le tour de France puis de pouvoir voyager à travers le monde pour apprendre et se perfectionner dans leurs métiers est également un élément enrichissant.

Quelles sont vos points de conclusion à la suite de ces rencontres ? 

Je pense que nous pouvons conclure ou plutôt souligner différents éléments qui nous semblent pertinents.

Tout d’abord la question du sens et des valeurs. En effet, outre l’acquisition d’un métier et le besoin de trouver ensuite un travail, qui sont des points attractifs des Compagnons, nous constatons que la question du sens et des valeurs ainsi que l’attrait à la vie en collectivité sont tout aussi important tant parmi les visiteurs que parmi les compagnons et apprentis. Non seulement ces éléments attirent les jeunes vers la formation mais une fois en cours de formation, ces points restent tout aussi importants.

graphique 1

Ensuite la question du parcours scolaire « traditionnel ». Le point le plus marquant qui ressort de notre mini-sondage, c’est le constat que près de la moitié des compagnons n’ont pas apprécié leur parcours scolaire. Il semblerait dès lors que ce type d’apprentissage, différent de l’apprentissage classique, soit un élément de choix déterminant.

Enfin, la plus-value de ce type d’apprentissage où-celui-qui-apprend-deviendra-ensuite-celui-qui-forme est comprise et vécue comme un principe de « donné/rendu » enrichissant. Agrémenté de voyages afin de perfectionner leurs connaissances par métier, ils en reviennent visiblement bien équipés pour se lancer ensuite dans la vie professionnelle.

Les Compagnons rencontrés et interrogés nous disent leur attachement aux valeurs d’entre-aide et de perfectionnement permanent. Il nous semble que c’est là un beau message à faire passer indépendamment de nos métiers et de nos horizons professionnels.

Quelle sera votre conclusion ?

En ce qui concerne l’attrait du processus de formation proposé par les Compagnons du Devoir, nous pensons en somme que ces facteurs sont concomitants :

  • La dévalorisation des métiers manuels ;
  • L’enseignement qui prend en compte principalement un type d’apprentissage sans valoriser l’individu dans sa globalité ;
  • Les métiers manuels encore fortement « genrés » ;
  • Les difficultés – quoique plutôt relative chez les Compagnons du Devoir – de trouver des stages.

Ce qui nous fait penser que des leviers plus importants et des incitants en matière de stage/tutorat entre entreprises/employeurs et organismes de formation devraient être réfléchis. Pour notre part, mettre plus en contact le monde de la formation et les employeurs, serait une pierre supplémentaire à apporter à l’édifice.

Existe-il des lieux de rencontres plus permanents et plus spécifiques, des locaux – j’entends par là communaux – où ils pourraient se rencontrer, se parler et échanger sur leurs visions, leurs besoins et leurs réalités propres à chacun ?

Comme acteur communal, la Centrale de l’Emploi se propose comme lieu de rassemblement possible. Ceci avec le désir de parfaire notre connaissance des matières qui forment le cœur de nos missions, à savoir l’emploi et la formation dans ses ancrages communaux.

Les compagnons sont très peu connus en Belgique mais leur présence à Bruxelles permet une centralisation et les gens viennent d’un peu partout pour se renseigner.

Enfin, pour terminer, voici les métiers qui attirent le plus chez eux d’après notre mini-sondage. Ils sont repris dans le graphique ci-dessous où nous pouvons constater que ce sont les métiers de menuisier et de charpentier qui semblent avoir le plus de succès.

graphique 2

C’est ici que se clôture notre retour du terrain sur le sujet. Bien entendu, c’est toujours un rapport éclairant du terrain qui permet d’alimenter la réflexion et, nous l’espérons, vous aura fait découvrir ou redécouvrir un mode d’apprentissage que nous trouvons pour le moins intéressant et porteur de sens.

Pour plus d’informations, nous vous renvoyons vers le site : http://www.compagnons-du-devoir.com/

Nous partageons également les vidéos suivantes qui vous permettent de vous faire une idée in visu de la réalité concrète de ces métiers :

 

Pour votre dévouée « cellule de l’observatoire »,

Valérie Vanhemelen – Directrice de  la Centrale de l’Emploi  

vvanhemelen@werkcentraledelemploi.irisnet.be   


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Compagnons_du_Devoir
[2] Marque déposée.
[3] Informations reprises du site http://www.compagnons-du-devoir.com/

 

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